Publié depuis Eklablog

Ça peut sembler bizarre maintenant, mais ce n'est pas facile pour moi de se souvenir de cette nuit où je t'ai embrassé pour la première fois. Le goût de tes lèvres, la sensation de chair de poule, l'expression étonnée de tes yeux. Tout est en moi, enregistré avec précision comme si j'avais eu une caméra à la place du cœur. Pourtant, les images se confondent. Et je connais la raison : j'y pense trop souvent.
C ' est comme quand tu regardes et que tu regardes une photo qui dépeint la personne que tu aimes le plus au monde prise en un merveilleux moment fuyant, qui a glissé il y a des années et des années. Tu la portes toujours dans ton portefeuille parce qu'elle te rappelle quelque chose de précieux, un instant parfait, avant que le temps ne fasse son travail. Et après l'avoir extraite et remirée, caressée, reposée avec soin et retirée pour la regarder encore et encore un milliard de fois, parce que tu n'es jamais rassasié, jour après jour, il se consomme, jusqu'à ce que ce visage devienne indistinct et que les traits disparaissent presque.
Tu ne sais pas à quel point j'ai souvent rembobiné le ruban de mémoire pour en revoir chaque petit détail, m'attardant sur chaque plan, pour le savourer profondément, comme un spectateur solitaire dans un cinéma vide qui regarde pour la énième fois le film qui l'a enchanté enfant, à la recherche d'en saisir jusqu'au bout le secret. La mémoire n'est pas numérique, elle tourne comme un vieux film, elle se consomme. Et les images trop aimées se brûlent.
La conscience que c'est le cas qui nous a fait connaître au lieu de me remplir de bonne humeur me rend superstitieux. Je me sens comme un survivant à un désastre. Le désastre qui aurait pu devenir ma vie si je ne t'avais pas rencontré.
Pourtant, ce soir-là, les papillons ont déployé des ailes pour nous.
Ferzan Ozpetek