Publié depuis Eklablog

Il m’en reste bien peu, deux, trois amis, de ceux qui pensèrent autrefois me voir périr à mon premier naufrage ; car de bonne foi je le croyais aussi, et je le leur annonçais. Ceux-là, un à un, la mort pourvoit à leur repos. J’ai des amis plus jeunes, surtout plus jeunes que moi. D’instinct, j’aime acquérir et engranger ce qui promet de durer au delà de mon terme. À ceux-ci, je n’ai pas causé de si grands tourments, tout au plus des ennuis : « Allons, bon, Il va encore nous l’abîmer… Jusqu’à quand va-t-Il tenir tant de place ? » Ils conjecturèrent le dénoûment, ses drames, ses courbes de fièvre : « Typhoïde grave, ou bénigne éruption ? Le ciel confonde notre amie, elle s’arrange toujours pour attraper des affections si sérieuses » Mes amis véritables m’ont toujours donné cette preuve suprême d’attachement : une aversion spontanée pour l’homme que j’aimais. Et s’il disparaît encore, celui-là, que de soins pour nous, quel travail pour l’aider, elle, à reprendre son aplomb… »
Au fond, ils ne se sont jamais tellement plaints – bien au contraire – ceux qui m’ont vue leur revenir tout échauffée de lutte, léchant mes plaies, comptant mes fautes de tactique, partiale que c’en est un plaisir, chargeant de crimes l’ennemi qui me défit, puis le blanchissant sans mesure, puis serrant en secret ses lettres et ses portraits : « Il était charmant… J’aurais dû… Je n’aurais pas dû… » Puis la raison venait, et l’apaisement que je n’aime pas, et mon silence, trop tard courtois, trop tard réservé, qui est, je crois bien, le pire moment… Ainsi va la routine de souffrir, comme va l’habitude de la maladresse amoureuse, comme va le devoir d’empoisonner, innocemment, toute vie à deux…
La Naissance du jour de Colette.