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Publié depuis Eklablog

Publié le par OursduForez63

 

 

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"Quand je demande à ceux que je rencontre de me parler d'eux- mêmes, je suis souvent attristée par la pauvreté de ma moisson.

 

On me répond : je suis médecin, je suis comptable...j'ajoute doucement : vous me comprenez mal. Je ne veux pas savoir quel rôle vous est confié cette saison au théâtre mais qui vous êtes, ce qui vous habite, vous réjouit, vous saisit ? Beaucoup persistent à ne pas me comprendre, habitués qu'ils sont à ne pas attribuer d'importance à la vie qui bouge doucement en eux. On me dit: je suis médecin ou comptable mais rarement: ce matin, quand j'allais pour écarter le rideau, je n'ai plus reconnu ma main...ou encore: je suis redescendu tout à l'heure reprendre dans la poubelle les vieilles pantoufles que j'y avais jetées la veille; je crois que je les aime encore...ou je ne sais quoi de saugrenu, d'insensé, de vrai, de chaud comme un pain chaud que les enfants rapportent en courant du boulanger. Qui sait encore que la vie est une petite musique presque imperceptible qui va casser, se lasser, cesser si on ne se penche pas vers elle ? Les choses que nos contemporains semblent juger importantes déterminent l'exact périmètre de l’insignifiance : les actualités, les prix, les cours de la Bourse, les modes, le bruit de la fureur, les vanités individuelles. Je ne veux savoir des êtres que je rencontre, ni l'âge, ni le métier, ni la situation familiale ; j'ose prétendre que tout cela m'est clair à la seule manière dont ils ont ôté leur manteau. Ce que je veux savoir, c'est de quelle façon ils ont survécu au désespoir d'être séparé de l'Un par leur naissance, de quelle façon ils comblent le vide entre les grands rendez- vous de l'enfance, de la vieillesse et de la mort, et comment ils supportent de n'être pas tout sur cette terre. Je ne veux pas les entendre parler de cette part convenue de la réalité, toujours la même, le petit monde interlope et mafieux : ce qu'une époque fait miroiter du ciel dans la flaque graisseuse de ses conventions ! Je veux savoir ce qu'ils perçoivent de l'immensité qui bruit autour d'eux. Et j'ai souvent peur du refus féroce qui règne aujourd'hui, à sortir du périmètre assigné, à honorer l'immensité du monde créé.. Mais ce dont j'ai plus peur encore, c'est de ne pas assez aimer, de ne pas assez contaminer de ma passion de vivre ceux que je rencontre."

 

 Christiane Singer

 

Ce texte que je partages avec vous de Christiane Singer, qui me tient vraiment à cœur,  est une magnifique réflexion sur la profondeur de l’être humain, souvent ignorée dans les interactions superficielles de notre quotidien. Elle exprime une frustration face à la pauvreté des réponses lorsqu’elle demande aux gens de parler d’eux-mêmes, non pas en termes de métier ou de rôle social, mais en tant qu’êtres vibrants, sensibles, traversés par des émotions et des expériences intérieures.

Singer pointe du doigt la tendance de notre société à valoriser les apparences, les statuts et les étiquettes au détriment de la richesse intérieure. En évoquant ceux qui répondent simplement par leur profession — « Je suis médecin, je suis comptable » — elle souligne à quel point nous avons réduit notre être à des rôles fonctionnels. Pourtant, elle cherche quelque chose de beaucoup plus intime et personnel : « Ce matin, quand j'allais pour écarter le rideau, je n'ai plus reconnu ma main » ou « Je suis redescendu tout à l'heure reprendre dans la poubelle les vieilles pantoufles que j'y avais jetées la veille; je crois que je les aime encore ». Ces anecdotes, bien que simples, révèlent l’intimité de l’être, ces petits moments insensés et pourtant vrais, où l’on prend conscience de soi, de ses émotions, de ses désirs, et de la fragilité de l’existence.

L'auteur souligne la difficulté de percevoir cette "petite musique presque imperceptible" qui est la vie intérieure, une musique qui risque de s’éteindre si nous n’y prêtons pas attention. Elle déplore que ce qui est souvent considéré comme "important" par nos contemporains — les actualités, les modes, les prix, la Bourse — détourne les gens de cette quête intérieure et de cette perception du monde dans sa grandeur.

Ce texte est une invitation à revenir à l’essentiel, à dépasser les conventions superficielles, à poser des questions plus profondes. Comment survivons-nous aux grands désespoirs de la vie? Comment supportons-nous la condition humaine, cette séparation de l’Un, ce vide entre les grands moments de l’existence ? Ce que Singer cherche à comprendre, c’est comment les gens traversent l’existence avec cette conscience de la finitude et comment ils trouvent encore la force de vivre avec passion, d’aimer, de ressentir l'immensité du monde autour d’eux.

Elle souligne aussi sa propre peur : celle de ne pas assez aimer, de ne pas partager suffisamment sa passion de vivre avec les autres. C’est un appel à l’authenticité, à l’ouverture de soi, et à une connexion plus profonde avec le monde et les autres, à travers ce qu’il y a de plus vrai en nous.

Ce texte résonne comme une critique poétique et philosophique d’une époque qui a tendance à valoriser l’insignifiant tout en oubliant la grandeur de l’être humain. Il est une invitation à se reconnecter à soi-même et aux autres, au-delà des masques sociaux, pour honorer la beauté et la fragilité de la vie.

 

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