Publié depuis Eklablog

C’est la médiocrité des hommes qui assure le train du monde. Et il n’irait pas au-delà de l’heure où nous sommes, sans les moyens termes de cette médiocrité qui ne finissent pas. Ceux qui ne sont médiocres en rien, ni par le cœur ni par l’esprit, se portent bientôt à contempler deux abîmes : le néant du monde et le néant de soi. La plupart des grandes âmes s’arrêtent à l’un des deux précipices, qu’elles comblent en y jetant l’autre. Et, à ne rien dissimuler, peut-être ne peut-on vivre à moins d’un parti héroïque. Il faut prendre parti pour le monde contre soi, ou pour soi contre le monde. On ne se tire pas à moins de cet espace effrayant où règne le vide, et où il a toutes les dimensions de l’esprit, qui sont plus de trois. De là ces partis pris sublimes, celui des saints ou de Tolstoï. Quelque forts qu’ils soient, ils s’immolent : ils veulent croire en Dieu, ou à ce monde, à tout prix. Et comme la volonté d’une parfaite croyance est déjà la moitié d’une foi, bientôt ils s’y immolent. Ils ont des partis désespérés : soit de la raison, soit du cœur contre elle, mais toujours désespérés ; car la plus haute démarche de l’un et de l’autre, c’est qu’ils désespèrent. Je ne sais point ce que c’est qu’un homme qui en est réduit à soi-même et qui ne désespère pas. Et pourtant on ne rentre en soi qu’après avoir quitté le monde. Il faut donc trouver, coûte que coûte, quelque lieu où fixer son âme et sa vie.
André Suarès





