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"L’ours et le Blaireau"

"L’ours et le Blaireau"
Fable magistrale, entre corona, plastique et coercition.
Un jour, un jeune blaireau après quelques études,
Le diplôme dans la poche, l’orgueil en bandoulière,
Alla dans une usine montrer son savoir-faire ;
Il se trouva bientôt, gonflé de certitudes,
Devant le directeur (un vieil ours des Carpates)…
« Le plastique que vous fabriquez
Est d’une excellente qualité,
Mais la façon de vendre est des plus maladroites ! »
…le directeur, soudain vexé,
Monta illico dans la tour
Sur laquelle il grimpait deux ou trois fois par jour :
« Mais comment osez-vous, espèce de freluquet !? »
« J’ose en vous respectant, soyez-en assuré !
Mais parlons du plastique, de sa réputation…
Je vous conseille, monsieur, de mieux le présenter,
Il faut le peindre en vert, redorer son blason :
Criez sur tous les toits qu’il est bio, recyclable,
Même si l’on sait d’avance qu’il n’est pas recyclé.
Cela dit, il faudra trouver des responsables
Pour expliquer au monde le pourquoi des déchets :
Montrez du doigt tous ces sauvages
Qui laissent trainer leurs emballages !
D’ailleurs, dans ce domaine, il me vient une idée
Qui mettra en lumière notre virginité :
Organisons le ramassage !
J’imagine d’ici le tableau…
Les enfants des écoles faisant du nettoyage,
Le nom de votre usine inscrit sur leur maillot ! »
L’ours, du haut de sa tour, opina du bonnet…
« Embauchez-moi, monsieur, j’ai une stratégie
Pour vanter vos produits, en dire les qualités.
Voyez en ce moment la peste qui sévit ;
Ce virus est un plus, une opportunité !
Clamez dans les cantines, clamez-le haut et fort
Que le plastique, en vrai, nous protège de la mort,
Qu’on doit en mettre partout, sur la moindre bouchée ;
Imaginez, monsieur, ces millions de barquettes,
Ces monceaux de couteaux, ces montagnes de fourchettes… »
L’ours descendit trois marches, vers l’étage inférieur ;
« Je suis un peu surpris, ce n’est pas très logique :
J’ai lu que ce virus adorait le plastique,
Qu’il peut rester dessus plus de quarante-huit heures… »
« Oui, mais les gens l’ignorent et dans leur hystérie,
Ils se jettent tous aux pieds de celui qui déplie
L’étendard de l’hygiène, de la sécurité !
Donnons-leur ce qu’ils veulent, un monde aseptisé…
Rappelons aussi – sacrebleu ! –
À nos amis les commerçants,
Combien tous ces sacs transparents
Leur font gagner un temps précieux ;
Les bananes, le raisin, sont ainsi exposés
Et la caissière à l’œuvre ne perd pas un instant
Pour visualiser avant que de peser,
Glanant quelques secondes pour le prochain client ! »
L’ours, alors, malgré lui, sourit à la sauvette ;
« Tiens, se dit-il, ça fait longtemps. »
Ça faisait même une belle lurette.
(…entre nous, j’en profite : si jamais vous trouvez
Une vilaine lurette, veuillez me la montrer…)
En attendant, notre blaireau
Continuait sur ses arguments :
« Cela dit, avant tout, il est très important
D’anticiper les lois, d’avoir un bon réseau !
Je connais un renard introduit à Bruxelles
Qui sait influencer ceux qui tirent les ficelles ;
Il saura, j’en suis sûr, couper l’herbe sous le pied
De ces chiens d’écolos qui détruisent nos métiers… »
L’ours, ravi, convaincu, embrassa le blaireau ;
« Vous me plaisez, jeune homme, ces méthodes de vauriens
Me rappellent ma jeunesse, mes chaussures en croco… »
« De vauriens ? Non, voyons, parlons de techniciens !
Car il s’agit tout bonnement
D’une simple affaire de lubrifiants :
De l’argent pour graisser la patte des décideurs,
Et de la vaseline pour le consommateur… »
"L’ours et le blaireau" par Didier Morisot




