Publié depuis Eklablog
Publié depuis Eklablog
Publié depuis Eklablog

Je comprends les hommes, ces marionnettes futiles et vaines qui s’agitent avec tant d’orgueil sur la grande Scène. Mais je suis aussi un acteur. Moi aussi, j’ai un petit rôle ; mon entrée en scène fut bien banale, et ma sortie le sera encore bien plus. Je suis entrée par l’universelle porte, je sortirai par l’universelle sortie, mon vagissement fut aussi commun, et mon râle sera aussi insignifiant que les autres ; mais en attendant de sortir, moi qui viens d’entrer, il faut que je joue, je jouerai. Comme tous je répandrai des pleurs, comme tous je sourirai, je mentirai, je désespérerai, j’aimerai, je souffrirai, et mes pleurs, mes sourires, mes mensonges, mes désespoirs et mes mes souffrances seront de vieilles choses déjà dites et faites par bien des millions d’autres acteurs disparus. Mais, comme chacun d’eux, je croirai que je suis unique au monde, que personne ne pleura mes larmes, ne souffrit mes souffrances, ne désespéra mes désespoirs, et j’irai, me plaignant et m’admirant, pauvre créature incomprise, millième exemplaire de légions de créatures pareilles à moi. Ah, Dieu, que sommes-nous ? / En ce moment, je suis sortie de moi-même, et je regarde avec pitié le genre humain, et je plains, avec tant soit peu d’ironie, la pauvre créature, orgueilleuse et humble, qui, dans un épisode de l’éternelle comédie, s’appellera Catherine Pozzi.
Catherine Pozzi, Journal de jeunesse, 8 décembre 1897





