Publié depuis Eklablog
Vivre, ce n’est pas un métier facile. C’est arpenter un labyrinthe, souvent à tâtons. Courir, suer, tomber dans des trous, grimper des crêtes. À chaque rond-point, il y a un vigile qui attend, un sifflet qui ordonne, une signalisation qui règle et dérègle, des fils qui se croisent et se décroisent et, tout autour, une faune qui s’agite, essaim de somnambules faisant tourner la ruche. Et partout règnent l’inconsistance, la quantité, la quantification. La plupart des humains ne vivent pas réellement : ils sont dépourvus de vie ou ils en ont en trop.
L’être humain garde toujours, même au seuil de la vieillesse, ses caprices de gamin mal élevé. Éternel insatisfait, il ronchonne tout le temps, repu ou en manque. Tout ce qu’il n’a pas et aimerait avoir est forcément bon. Ce qu’il a, même s’il est de haute valeur, est à bas prix. Quand on vit entouré de montagnes, on en maudit la majesté des sommets, on fantasme sur les plaines. Lorsqu’on est doté d’une peau basanée, on jalouse les frimousses roses, et vice-versa. Quand on vit dans une société dont les membres prennent leur temps, on envie les pays où l’on court et on dénonce la nonchalance des siens. Lorsque l’hiver est là, on regrette l’été, et lorsque celui-ci revient, on le bombarde aussitôt de jurons en le pourchassant à coups de : « Saison des enfers, fous-nous la paix ! Vive le gel et les vents du Nord ! »
Que celui qui veut être heureux cesse d’être partout. Être partout, c’est être nulle part. Ni avec soi, ni avec les autres, ni avec les choses. Hors sol, suspendu à la merci des vents. Que celui qui veut être heureux habite la poésie du monde : dialogue avec le lézard se faufilant dans l’herbe, souris à la sittelle le gratifiant d’un chant, enlace l’arbre de son jardin, inspire goulûment l’arôme du café du voisin, renvoie l’os au chien guilleret aux pattes barbouillées de boue.
Que celui qui veut être heureux plante ses orteils dans l’humus du jour et de la nuit, les sens enfiévrés, le cœur ouvert aux grâces de la vie.
Karim Akouche




